ourri par plusieurs années de recherche et d’échanges, le travail mené par Philippe Bilwes et Luke Van Rooyen s’articule autour de la restitution 3D des cloîtres de Trie-sur-Baïse et de Saint-Sever-de-Rustan. À la croisée de l’archéologie du bâti, de l’étude sculpturale et des outils numériques, cette démarche cherche à rendre lisibles des ensembles aujourd’hui fragmentés, déplacés ou partiellement disparus.
Les chapiteaux, les colonnes, les bases et les arcades deviennent ainsi les points d’appui d’une enquête autant historique que sensible. Le regard de Philippe Bilwes apporte une compréhension précise du bâti, des phases de construction et des hypothèses de restitution, tandis que Luke Van Rooyen prolonge cette lecture par le scan 3D, la modélisation, l’image et les dispositifs immersifs.
L’enjeu dépasse la simple reconstruction : il s’agit de transmettre une mémoire architecturale et sculpturale, de rendre accessible au public l’histoire de ces cloîtres et d’ouvrir un dialogue entre patrimoine, création contemporaine et médiation numérique.
uke
Développe une pratique à la croisée de la création visuelle, de la recherche patrimoniale et des technologies de restitution. À travers la 3D, le dessin, l’image et les environnements virtuels, j’explore la manière dont un lieu peut être documenté, recomposé et transmis.
Mon travail s’appuie sur des éléments tangibles : relevés, archives, fragments architecturaux, chapiteaux, ruines ou objets porteurs de mémoire.
À partir de ces traces, je conçois des images et des espaces numériques qui donnent à voir des formes parfois disparues, altérées ou difficiles à se représenter.
J’accorde une importance particulière à l’observation, à la précision documentaire et à la dimension sensible des lieux.
La technologie devient alors un outil d’interprétation, capable de faire dialoguer la rigueur du relevé avec une part mesurée d’imaginaire.
Entre restitution, transmission et création, mes projets cherchent à ouvrir un passage entre ce qui subsiste, ce qui a disparu et ce que l’image permet de reconstruire.
Mon travail interroge ainsi notre rapport aux traces du passé, à leur circulation dans le présent et aux nouvelles formes de mémoire qu’elles peuvent produire.
Petite histoire
hilippe
Archéologue du bâti de formation, je m’intéresse au cloître du couvent des Carmes de Trie-sur-Baïse (Hautes-Pyrénées) depuis de nombreuses années. Son étude reste toutefois indissociable des cloîtres de Saint-Sever-de-Rustan (et jardin Massey de Tarbes) et de l’abbaye de Larreule.
Mon travail consiste, d’une part à tenter de synthétiser les remarquables travaux d’Emmanuel Tamboise et de Céline Brugeat sur la recollection et l’analyse détaillée des chapiteaux, d’autre part à faire « parler les pierres ». En effet, depuis plusieurs années, j’effectue des relevés de bâti à l’abbaye de Saint-Sever en lien avec le SRA (DRAC) Occitanie, aidé notamment par Jean-Louis Bernard (archéologue Inrap). Sur le plan archéologique, l’abbaye de Saint-Sever possède l’avantage certain d’être « dans son jus », c’est-à-dire peu restaurée : on peut ainsi y lire relativement aisément les différentes phases de constructions ou modifications anciennes. L’analyse stratigraphique poussée constitue une approche fondamentale et indispensable par rapport à ce que l’on nomme, en histoire de l’art, la critique d’authenticité d’un élément architectural, quel qu’il soit. Cette approche, sur le long terme, donne à voir « l’épaisseur du temps » de toutes les générations qui sont intervenues sur de vieux édifices, depuis les divers bâtisseurs qui se sont succédé jusqu’à nous. Elle permet également d’entrevoir les vicissitudes vécues par ces monuments qui nous sont parvenus de manière consciente, ou non.
Ces travaux d’archéologie des élévations sont bien entendu à mettre en perspective avec les travaux des auteurs précités. Des tentatives de restitutions les plus correctes possibles de ces cloîtres ne sont envisageables qu’à ce prix.
Enfin, tout en poursuivant les recherches sur ces objets rares, la rencontre avec Luke a été l’occasion de donner vie et forme à des projets de restitutions 3D de ces joyaux architecturaux.
PROJET
CHAPITEAUX
RECHERCHES
Cette première mise à disposition rassemble trois chapiteaux documentés illustrant notre méthode de travail. Chaque étude associe un relevé photographique, une modélisation 3D fidèle et une analyse scientifique afin de restituer la compréhension de l'œuvre.
Ces premiers exemples constituent les fondations d'un projet patrimonial plus vaste destiné à documenter, préserver et transmettre un ensemble de sculptures médiévales. Le développement de cette bibliothèque numérique se poursuivra progressivement au rythme des partenariats institutionnels et des futurs financements.
- Elie et Elisée -
Descriptif
Matériau : marbre blanc des Pyrénées.
Chapiteau double « Elie et Elisée », fin XVe s. Tarbes (Hautes-Pyrénées), jardin Massey, n° 17.
Deux épisodes de la vie d’Élie sont représentés sur ce chapiteau, qui appartient à une série très typée provenant du cloître des Carmes de Trie-sur-Baïse. Il s’agit ici d’un des deux chapiteaux de Trie achetés par l’abbaye de Saint-Sever-de-Rustan à la suite des restaurations, après les guerres de religion.
Élie est le premier ermite du mont Carmel, en Israël. Il est considéré comme l’initiateur, plus que le fondateur, de l’ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel qui regroupa tous les ermites qui y vivaient en 1155. Sur la face n° 2, on reconnaît le Sacrifice du Carmel. Élie, vêtu de la gonelle monastique, se trouve sur la corbeille droite. Au centre, « le feu de Yahvé tomba et dévora l’holocauste et le bois ». Au milieu des flammes, on voit le taureau dépecé. Sur la corbeille de gauche, trois hommes, portant de longues tuniques ceintes à la taille et des chapeaux à bords retournés, regardent l’holocauste.
D’après E. Tamboise, le premier personnage, le seul barbu de la scène, est un prêtre païen. Les deux autres représentent des témoins du miracle (le peuple). Sur le revers se trouve l’enlèvement d’Elie. Avec celui-ci, commence le deuxième livre des Rois et le cycle d’Élisée. Successeur d’Élie, il est donc le « premier moine » du Carmel. Il est représenté à genoux sur la corbeille gauche de la face n° 4. Au centre, le manteau d’Élie, tombant du char, investit Elisée de ses pouvoirs. Sur le premier latéral sont sculptées les armes de la famille de Rivière-Labatut qui blasonne trois épées en pal. D’après Louis Caddau, il s’agirait des armes de Bernard, conseiller et chambellan du roi, sénéchal de Toulouse.
D’après E. Tamboise 1993 & C. Brugeat 2016.












L’Ascension et la Pentecôte
Descriptif
Matériau : marbre gris des Pyrénées
Chapiteau double -l’Ascension et la Pentecôte-, fin XVe s. Tarbes, jardin Massey, n° 38.
Ce chapiteau provient de l’abbaye de Saint-Sever-de-Rustan où il est décrit dans le cloître, au XIXe siècle.
Ce chapiteau clôt le thème de la vie terrestre du Christ avec l'Ascension et ouvre les portes de la Nouvelle Église avec la Pentecôte. Vingt-cinq personnages, auréolés et les mains jointes, sont répartis sur les quatre faces, les yeux tournés vers le ciel, sur chacune des corbeilles.
Au centre de la face n°4, l'artiste a sculpté les pieds et le bas de la tunique du Christ, sous l'abaque, comme s'il était en train de monter au ciel. Les empreintes de ses pieds sont imprimées sur un rocher entre la Vierge, à gauche, et saint Pierre, à droite. L'Ascension est rapportée dans les Actes des Apôtres (1, 6-11). Les Apôtres étaient encore onze puisqu'ils ne remplacèrent Judas qu'après l'Ascension, avant la Pentecôte. Ils étaient douze Apôtres le jour de la Pentecôte.
Onze sont représentés sur la face n°4. Le douzième est sur la face n°1. La Vierge est également présente sur ce côté du chapiteau. Une colombe, sortant de l'abaque, figure la descente du Saint Esprit, et onze rayons en émanent, représentation claire des langues de feu. Sculpter vingt-cinq personnages sur un même chapiteau représente un exploit technique digne d'un virtuose de la composition. Pourtant, la méthode est simple. L’artiste a tout d'abord conçu un dessin sur papier ou parchemin qui lui a servi de patron pour les deux faces principales.
Pour varier légèrement sa composition et pour des raisons de perspective, il a retourné son modèle sur la deuxième face. Le traitement des plis diffère dans leurs détails mais pas dans leurs grandes lignes. Le patron a donc servi sur une surface plate pour un travail de dégrossissage. La sculpture des détails des personnages a été faite, soit à partir d'autres dessins, soit, ce qui est beaucoup plus probable, en taille directe. La composition, pour cet atelier de sculpture, est donc un travail médité et préparé à l'avance.
D’après E. Tamboise 1993.













- L’envie et la jalousie -
Descriptif
Matériau : Marbre gris des Pyrénées.
Chapiteau double "L’envie et la jalousie", XIVe s. ? Tarbes, jardin Massey, n° 35.
Ce chapiteau est décrit dans le cloître de l’abbaye de Saint-Sever-de-Rustan, au XIXe siècle. Sa provenance originelle est toutefois inconnue.
Ce chapiteau paraît dénoncer certains vices et péchés. Ainsi, les serpents inoculent toujours le venin de l'envie. Cette dernière a tête humaine (face 2), parce qu'elle est le résultat d'un raisonnement perfide. Elle provoque la douleur et l'âme se ronge, comme la femme à l'angle n°2/3.
Elle provoque la jalousie représentée ici par un deuxième monstre (face n°1) lié au premier par l'enroulement de leurs queues. Elle est source de tristesse qui mine le personnage de l'angle n°3/4. La jalousie pousse à la ruse pour détruire celui qu'on envie ; ruse représentée par le renard. Ici, la composition est toujours basée sur l'utilisation des angles. Le centre des grands côtés est également important. Ainsi, ce chapiteau est divisé en six points privilégiés (quatre aux angles et deux aux centres des grands côtés).
D’après E. Tamboise 1993.















